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Ali Baba et les myrtilles

© Ronan Chastellier

La myrtille n’est pas franchement un fruit exotique. Mais elle pousse au Maroc au milieu des papayes et des pastèques. Et elle vaut de l’or pour certains agriculteurs parieurs en babouches.

C’est au marché central de Casablanca, là où l’on déguste probablement les meilleurs tajines de légumes d’Orient, qu’on peut se faire une idée du potentiel agricole du Maroc. Mais il faut écumer les routes défoncées et sinueuses de l’intérieur du pays — là où l’on croise les triporteurs chinois chargés à ras bord de victuailles et les mulets qui tirent d’antiques carrioles — qu’on peut vraiment juger du mirage fruitier marocain qu’annonçait déjà Schéhérazade dans Les Milles et Une Nuits, avec, c’est vrai, d’autres plaisirs en prime.

 

Direction Larache, la ville la plus espagnole du Maroc. Là où jadis la grande bataille de Ksar El Kébir a eu lieu, affirmant durablement la suprématie des Maures sur les Portugais et les Espagnols. Aujourd’hui, c’est sur le terrain de la myrtille que le Maroc livre sa bataille avec l’Espagne. Cette petite boule noire juteuse est au centre d’une guerre économique où tous les coups sont permis, les Espagnols usant perfidement des directives communautaires de Bruxelles pour dénigrer les produits marocains. Il faut dire que la myrtille, c’est de l’or en barre. Depuis que Kim Kardashian en a vanté les propriétés détoxifiantes au petit déjeuner avec un bon bol de céréales, les Marocains se frottent les mains car ils parviennent à en produire dès le mois de novembre, c’est-à-dire bien plus tôt que l’Espagne ou même le Chili. « La précocité, c’est la possibilité de gros bénéfices. Dès que l’Espagne commence à produire, c’est fini, déplore Amine Bennani, un agriculteur madré qui pèse tout de même un tiers de la production marocaine de myrtilles. Mais quand on arrive avant tout le monde, c’est très rentable et ça demande moins d’irrigation que la fraise. » Il faut dire que la fraise produite par Amine ressemble à une grosse balle de golf tant elle est gorgée d’eau. La fraise a une rentabilité sympa de 20 % mais la myrtille c’est 60 % ! On comprend mieux les yeux qui soudain se mettent à briller et une certaine fascination dès qu’on prononce ici le mot magique de myrtille. Mais le hic pourtant avec la myrtille, c’est la délicatesse que ça nécessite à la cueillette. Une armada de jeunes filles voilées de pied en cap est réquisitionnée pour cueillir la chose entre le pouce et l’index. «Il ne faut pas que le fruit perde son précieux poudrage. La myrtille est passée au scanner chez l’acheteur et si on détecte trop de trace de doigt, elle est refusée », commente Amine. Si bien que les jeunes femmes mauresques, à qui l’on verse un salaire frugal de 100 dirhams par jour, commencent à se faire rares. Près de Tanger, là où vient de s’établir Renault et où prospère une belle zone franche industrielle, ces jeunes filles sont tentées par des jobs plus épanouissants. Certaines de ces travailleuses agricoles vont même s’établir de manière saisonnière en Andalousie car, avec la n annoncée de la crise, la main- d’œuvre espagnole renâcle aux petits boulots mal payés. Ainsi, elles sont 16 000 Marocaines à avoir franchi la frontière cette année pour 410 dirhams par jour. C’est dans un resto local aux allures de relais poste berbère — le Khay Ah- med — qu’Amine Bennani m’expose devant une belle friture de merlans les avantages mirifiques de la myrtille. «À l’homme qui sait voir tout est permis, commence philosophiquement Amine. La fraise, tout le monde en fait. Et la framboise comme la cerise demandent certaines conditions de froid alors que les nouvelles variétés de myr- tilles sont moins sensibles et peuvent se conserver un bon mois. Et puis avec le groupe Driscoll’s qui, Inch’Allah, achète à tour de bras, il n’y a pas de problèmes de débouchés. Le ticket d’entrée est un peu élevé mais avec la myrtille, on est assis sur un tas d’or. » « Yek houlala ? », (NDLR : c’est vrai ou pas) complète-t-il.

Un conte oriental sorti de la bouche de Schéhérazade

Si bien que le buzz de la myrtille s’est répandu dans tout le Maroc : près d’Agadir, considéré comme le verger du pays, mais surtout dans un coin plus improbable, la région d’El Jadida où des agriculteurs-parieurs en babouches tentent d’en implanter malgré des conditions pas tip top. Il faut dire que par ici le Marocain a de l’imagination. Nous sommes près d’Azemmour, un lac qui, selon la légende locale, se serait rempli de larmes car deux jeunes personnes appartenant à des tribus ennemies s’y seraient amourachées il y a très longtemps, et la chose aurait mal fini. De ce fabliau aux airs de Roméo et Juliette à la marocaine et des pleurs suscités par la triste histoire, il subsiste aujourd’hui un bon système d’irrigation et quelques beaux parleurs qui délivrent leurs sornettes. Alors pourquoi pas la myrtille? C’est ce qu’a pensé Mahjoub, gérant du domaine agricole Jamai. C’est un conglomérat bien connu au Maroc pour sa tendance exotique à l’empilement des business : bâtiment, textile et agriculture. En agriculture, la seule règle que se fixe Mahjoub est de produire en fonction des cours du marché de gros de Casablanca. « Nous avons été précurseurs avec la banane, qui était très rentable il y a vingt ans car le roi Hassan II avait décidé de subventionner l’agriculture. Après, tout le monde nous a suivis...» Puis la vigne a délogé la banane, même si les vignerons ici ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval... Et on s’est mis à faire de la papaye, de l’avocat, de la mangue, du citron, un peu comme à la roulette au casino en essayant diverses options, sachant qu’il faut trois ans pour remporter la mise et que les banques marocaines sont assez sourcilleuses pour investir. « On vient d’essayer d’implanter de la myrtille, explique Mahjoub tout dépité. Mais ça n’a pas pris, en dépit des 400 000 dirhams d’investissement initial, les sols n’étaient pas assez acides. » Mauvaise pioche. Mais Mahjoub s’est largement refait avec la mangue, l’avocat et la pastèque avec ses vingt jours de précocité qui permettent de juteuses marges à l’exportation. Pourtant, littéralement envoûté par la myrtille, il ne désespère pas de tenter à nouveau le coup. Car la myrtille par ici, c’est comme un conte oriental sorti de la bouche même de Schéhérazade.

 

© Ronan Chastellier

 


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